Le terrorisme a bouleversé le parcours de milliers de scolaires. Déplacés avec leurs parents dans plusieurs écoles beaucoup n’ont plus eu la chance de répartir à l’école malgré les nombreux efforts de l’État et ses partenaires. L’insécurité a donc réussi à mettre plusieurs enfants dans la rue. Selon les statistiques du ministère de l’Education nationale, Kaya est une des contrées du pays qui a reçu un flux massif d’élèves déplacés. Certains ont pu tirer leur épingle du jeu et reprendre la route de l’école. D’autres par contre, pour diverses raisons, ont abandonné. C’est le constat que nous avons pu faire les 23 et 24 décembre 2024 à Louda et à Kaya.
A Louda, à une dizaine de kilomètres de Kaya, le vrombissement des engins à deux et des quatre roues se mêle au roucoulement des tourterelles et aux chants des coqs. A deux jours de la fête de la nativité, on s’affaire comme on peut. C’est l’ambiance des fêtes.
Mais dans certains ménages l’heure n’est pas à la fête. La tête est prise par d’autres préoccupations. Bédar Ouédraogo, la soixantaine, affalé dans sa chaise de fortune au pied d’un mur, chasse et rechasse certains évènements, et rumine les difficultés de sa vie. Chassé de chez lui en mars 2022 par des groupes armés terroristes, il s’est déplacé avec 24 autres membres de sa famille à Louda.
A Louda comme ailleurs, dans les autres contrées du Centre-nord, des instructions fermes ont été données pour une réinscription et inscription des élèves déplacés sans aucune condition dans les écoles publiques. Des kits de fournitures scolaires et en vivres alimentaires leur sont également fournis par le Secrétariat Technique de l’Éducation en Situation d’Urgence. L’État, ses partenaires, des particuliers et des ressortissants de la région ont érigé des classes mobiles pour faire face à l’urgence.

Mais en dépit de tout cela, de tous ces efforts consentis, des élèves déplacés internes manquent à l’appel à la rentrée des classes. C’est le cas de certains des 11 enfants de Bédar Ouédraogo. Seuls trois ont pu reprendre le chemin de l’école. « Ça ne me plait pas. Si un enfant étudie bien et ça se termine ainsi ce n’est pas du tout bien », regrette-il avant d’expliquer comment il a été surpris par la rentrée des classes.
Préoccupé par la santé de sa mère il n’a pas pu faire quelque chose pour ses enfants. « A l’approche de la rentrée scolaire, ma mère est tombée gravement malade. Nous avons fait tout notre possible pour la soigner. J’ai mis tout ce que j’avais pour ses soins. Mais hélas ! Elle est décédée », raconte Bédar Ouédraogo. Et comme pour rien n’arranger, c’est un de ses enfants qui tombe malade quelques jours après la mort de sa maman. Le petit gardera le lit d’hôpital pendant trois semaines avant de rendre l’âme.

Bédar qui avait vendu son bétail pour inscrire ses enfants n’a pas eu le choix. Contraint par les urgences sanitaires, il a utilisé les frais de scolarité de ses enfants pour les soins de sa mère et de son fils qui tous les deux n’ont pas survécu. La plupart de ses enfants ont eu une année blanche. C’est le cas de I.O. sa fille de 16 ans à la silhouette rectiligne et famélique alors que ses notes en classe étaient prometteuses. Elle a obtenu la moyenne générale de 17, 30 en 6e et 15 en classe de 5e. Elle était admise en classe de 4e. Elle se tourne désormais les pouces à la maison et fut à deux doigts d’être kidnappée par un orpailleur qui n’a plus d’yeux que pour elle. N’eut été l’intransigeance de son père, celle qui caresse l’espoir de retourner un jour à l’école, allait définitivement enterrer son rêve de devenir enseignante un jour. « Je n’ai pas eu la place ici », dit-elle.

Deux ans après l’arrivée de Bédar Ouédraogo à Louda, son village Namssigui, a été réinstallé par les forces de défense et de sécurité. L’école primaire et le collège ont donc rouvert leurs portes pour l’année scolaire 2024-2025. Dans la même période, la région a enregistré une réouverture de 85 écoles. « Il faut noter que les réouvertures d’écoles se poursuivent avec les opérations de reconquête et de réinstallation des populations déplacées qui sont effectuées par nos forces combattantes », a déclaré Moussa Ouédraogo, Directeur Régional de l’Éducation Préscolaire, Primaire et Non Formelle (DREPPNF) du Centre-Nord.
« Si j’étais reparti m’installer dans notre village, mes enfants allaient pouvoir étudier sans problème. Mais je n’ai pas eu les moyens pour y aménager à nouveau. Je pouvais envoyer les enfants y résider et étudier. Pour ça il fallait leur trouver des vivres et de quoi payer des condiments pour leur cuisine. Mais il m’est impossible de le faire car financièrement je suis épuisé », explique Bédar Ouédraogo.
S’il est vrai que l’insécurité a fait des malheureux, elle été une opportunité pour Pafadnam Ousséni. N’eut été l’insécurité son chemin n’allait jamais croiser celui de l’école. Il n’y avait jamais mis les pieds jusqu’à ce que lui et les siens soient chassés de Dablo puis de Barsalogho par les terroristes.

C’est dans un camp de déplacés interne situé à l’ouest de Kaya que lui et ses proches ont déposé leurs baluchons. Il a été identifié avec d’autres enfants pour suivre un programme spécial. C’est à l’issue de cette formation qu’il a rejoint la classe de CE2 directement en 2023. A la surprise générale de tous, malgré ce parcours anormal, Ousséni Pafadnam est le premier de sa classe.
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Après les fermetures des écoles dans certaines localités, l’État burkinabè et ses partenaires ont mis les bouchées doubles pour ramener les élèves déplaces internes dans les classes. Des classes mobiles et en matériaux définitifs ont été érigées un peu partout dans la région du Centre-nord.
Lévi Constantin Konfé
Latribunedufaso.net
Encadré 1
Moussa Ouédraogo, Directeur Régional de l’Éducation Préscolaire, Primaire et Non Formelle (DREPPNF) du Centre-Nord
Au Centre-Nord, le secteur de l’éducation est durement affecté par la crise sécuritaire. Nous faisons face à d’énormes difficultés malgré la synergie d’action de l’État et des partenaires pour y apporter des solutions. Parmi ces difficultés, nous pouvons citer celles qui sont liées aux capacités d’accueil des élèves déplacés internes (EDI).
Aux premiers moments de la crise sécuritaire, le Centre-Nord a, à l’instar des autres régions à forts défis sécuritaires, enregistré un déplacement massif des populations dont de nombreux enfants scolarisés ou en âge de l’être. L’une des premières difficultés auxquelles nous étions confrontés dès les premiers moments de la crise sécuritaire, c’était comment absorber intégralement les élèves et enfants déplacés, comment avoir suffisamment d’espaces pour les accueillir.
La seconde difficulté qu’on pourrait citer, c’était le profilage des EDI à savoir comment retrouver tous ces milliers d’EDI qui se sont déplacés avec leurs parents dans des quartiers périphériques communément appelés « non lotis » et les villages. A cela s’ajoute aussi les cas de traumatisme que nous vivons. Ceux qu’on a pu récupérer, par moment, nous constatons qu’il y a des enfants qui sont qui souffrent de traumatisme vécu lors des attaques de leurs localités ou écoles d’origine.
