Réponses de l'imam Alidou Ilboudo face à une campagne de promotion de l'excision sur les réseaux sociaux

Promouvoir l’excision au nom de l’islam : La réponse de l’imam Alidou Ilboudo face à l’amalgame

Au Mali, la résurgence sur les réseaux sociaux d’une campagne de promotion de l’excision ravive le débat sur les fondements religieux de cette pratique. Alors que ses défenseurs la présentent comme une prescription islamique destinée à « protéger les filles », les spécialistes du droit musulman s’inscrivent en faux. À travers une analyse des textes sacrés, l’imam Alidou Ilboudo, Coordonnateur du Centre culturel islamique du Burkina (CCIB), démontre qu’aucun texte authentique n’impose l’excision et réaffirme son interdiction stricte en islam.

La controverse est partie de publications relayées sur les réseaux sociaux, faisant la promotion des prétendus bienfaits de la mutilation génitale féminine pour « construire l’avenir » des jeunes filles. Cette pratique est pourtant condamnée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui y voit une grave violation des droits humains et un danger sanitaire sans aucun fondement médical. 

Cependant, la pratique continue d’être indûment rattachée à la foi musulmane par ses partisans.

Face à cet « amalgame » et cette « confusion volontaire », l’imam Alidou Ilboudo a apporté une mise au point théologique détaillée. Selon le guide religieux, le Coran ne mentionne à aucun moment l’excision. De plus, la tradition prophétique (Sunna) établit une distinction nette entre la circoncision masculine, authentifiée et prescrite, et l’excision féminine, adossée uniquement à des récits faibles ou descriptifs.

Réponses de l'imam Alidou Ilboudo face à une campagne de promotion de l'excision sur les réseaux sociaux
Une vue d’un visuel illustrant les publications de la campagne de promotion de l’excision sur les réseaux sociaux- Ph. DR

Sur la base du principe islamique fondamental qui interdit de causer tout préjudice corporel, l’imam rappelle que les plus hautes instances du monde musulman, dont l’Université d’Al-Azhar et l’Académie internationale du Fiqh islamique, qualifient aujourd’hui ces mutilations d’interdites (Haram).

Lisez l’intégralité de la réflexion de l’imam

« Des textes sur la circoncision

En islam, les textes traitant de la circoncision et de l’excision sont de l’ordre des hadiths et des mots des juristes. Le coran n’en parle pas même si en référence à la voie d’Abraham, certaines personnes ont voulu forcer le texte. Du reste, cela n’a pas beaucoup prospéré, car difficilement soutenable. 

Aussi en arabe, comme dans certaines langues comme le mooré par exemple, c’est un seul mot qui désigne à la fois la circoncision des hommes et l’excision des femmes, d’où l’amalgame ou disons-le vertement, la confusion volontaire parfois.

Ainsi donc,  

Les hadiths traitant de la circoncision des hommes (Al-Khitan) et de ce qui est traditionnellement appelé la circoncision féminine ou excision (Al-Khafd ou Al-Khifad) se divisent en deux catégories distinctes : les hadiths authentiques (qui fondent la pratique chez les hommes) et les hadiths faibles ou descriptifs (qui entourent la question des femmes). 

Voici un recensement quasi-exhaustif des principaux textes prophétiques sur le sujet, accompagnés de leur degré d’authenticité et de leur interprétation par les juristes musulmans.

A- les hadiths applicables aux hommes (et de portée générale)

Ces textes sont classés comme sahih (authentiques) et placent la circoncision masculine parmi les actes fondamentaux de l’hygiène et de la nature humaine originelle (Al-Fitra). 

1- Le Hadith des cinq éléments de la Fitra

Le prophète (SAW) a dit : 

« Cinq pratiques font partie de la Fitra (la nature primordiale) : la circoncision, le rasage du pubis, la coupe des moustaches, la taille des ongles et l’épilation des aisselles. »

Sources : rapporté par l’Imam Al-Boukhari (Hadith 5891) et l’Imam Muslim (Hadith 257).

Statut : authentique (Sahih).

Portée juridique : Ce texte sert de base légale majeure. La majorité des savants (notamment les écoles chaféite et hanbalite) considèrent la circoncision comme obligatoire pour les hommes, tandis que d’autres (comme les hanafites et les malikites) la qualifient de Sunna hautement recommandée. 

Ici le terme circoncision(Khittane) a été invoquée par certains pour l’adresser aussi aux femmes arguant que la fitra(nature primordiale) concernait aussi bien la femme que l’homme. 

2- Le hadith sur la circoncision du Prophète Abraham

« Abraham, l’Ami du Miséricordieux, s’est circoncis lui-même à l’âge de quatre-vingts ans… »

Sources : Rapporté par Al-Boukhari (Hadith 6298) et Muslim.

Statut : authentique (Sahih).

Portée juridique : L’Islam demandant de suivre la tradition d’Abraham, cet hadith renforce le caractère impératif de la circoncision pour les hommes. 

Ainsi donc si un homme adulte se convertit et qu’il n’est pas circoncis, il est recommandé de le faire si cela ne devait pas lui causer un mal particulier. Il est arrivé que des juristes déconseillent de prier sous la direction d’un imam non circoncis mais cela reste leur avis qui est opposable à d’autres qui ne trouvent aucun inconvénient à cela. 

B- Les hadiths évoquant la circoncision féminine, l’excision donc.

Contrairement aux hommes, aucun hadith authentique (sahih) n’ordonne ni n’oblige l’excision des filles. Les textes qui existent sont soit purement descriptifs d’une coutume de l’époque, soit jugés faibles par les maîtres de la science du hadith. Et aussi, c’est le terme khittane(circoncision) qui est employé. Le terme Khifad,ou Khafd( utilisé pour excision) est un emploi des juristes et n’apparait pas dans les hadiths.

1- Le hadith descriptif du rapport intime (la rencontre des parties circoncises) 

Le prophète(SAW) a dit : 

« Lorsque les deux parties circoncises se rencontrent (ou s’entremêlent), le bain rituel (Ghusl) devient obligatoire. »

Sources : Rapporté par l’Imam Muslim et l’Imam Ahmad.

Statut : Authentique (sahih).

Interprétation : Ce hadith n’est pas une prescription ou un ordre d’exciser. Comme l’explique le grand commentateur Ibn Hajar al-Asqalani, « le Prophète constatait simplement une coutume préislamique déjà existante chez les femmes arabes pour fixer une règle de pureté sexuelle. » J’explique et je risque d’être vulgaire, mais il le faut. Par ce propos, le prophète explique à partir de quel instant le lavage rituel après un rapport intime est exigé. Et le texte dit que c’est quand les deux parties excisées, c’est-à-dire, celle de l’homme et celle de la femme se sont touchées. 

Nullement, cet hadith ne peut être invoquée pour dire que le prophète a prescrit ou recommandé l’excision des femmes, mais on admet que c’était une réalité de son époque.

2- Le hadith de l’exciseuse d’Oum Atiyyah (L’interdiction de couper)

Le Prophète aurait dit à une femme qui pratiquait la circoncision des filles à Médine (Oum Atiyyah) : « Ô Oum Atiya, érafle légèrement et ne coupe pas profondément (n’exagère pas) ; car cela est plus agréable pour la femme et plus apprécié par le mari. »

Sources : Rapporté par Abou Dawoud (Hadith 5271). 

Statut : Faible (da’if). Les grands spécialistes (comme Al-Albani, Al-Bawardi ou Ibn Hajar) s’accordent à dire que sa chaîne de transmission est rompue ou comporte des rapporteurs inconnus. 

Interprétation : Même pour les savants qui l’ont utilisé historiquement, cet hadith démontre que le Prophète cherchait à restreindre et adoucir une pratique préexistante pour éviter la mutilation et préserver le plaisir de la femme. 

D’un autre avis, c’est arrivé à Médine après l’émigration que cette pratique a été rapportée au prophète et il a appelé l’exciseuse Fatima surnommée Oum Atiya pour la conseiller. Vraisemblablement, la pratique ne serait pas connue à la Mecque, c’est pourquoi on ne fait pas cas de l’excision ou pas des filles du prophète (le prophète a eu 4 filles). Aucun texte n’en fait mention. Mais on se dit que si elles avaient été excisées, les savants pro-excision auraient eu un argument-massue. 

Néanmoins, toute la force de l’argumentation repose sur cet hadith. L’argument est de dire que le prophète ne l’a pas interdit et que si c’était mauvais il l’aurait fait, mais au contraire, il l’a recommandé de toucher légèrement : le capuchon.

Seulement, on part d’un hadith vu comme faible pour beaucoup. Et comme on est dans l’intégrité de la personne humaine, on doit y regarder de plus près. 

3- Le hadith « Sunna pour les hommes, honneur pour les femmes »

« La circoncision est une Sunna (tradition) pour les hommes et une Makruma (un honneur/noblesse) pour les femmes. »

J’avoue que la traduction de l’arabe au français trahit le sens. Mais ce texte veut dire que la circoncision est très recommandée pour les hommes (sans être une obligation stricte) et elle est honorable pour la femme. 

Sources : Rapporté par l’Imam Ahmad et Al-Bayhaqi.

Statut : faible (da’if). Sa chaîne de transmission n’est pas fiable, et il ne peut en aucun cas servir à établir une obligation légale. 

De façon notoire cet hadith est reconnu faible. On en a même des versions qui ne sont pas attribuées au prophète mais plutôt aux rapporteurs.

Conclusion partielle

Ces hadiths constituent l’essentiel des textes sur la circoncision et tous ceux qu’on trouvera seront des versions des mêmes propos. Alors donc, en raison de la faiblesse des textes liés aux femmes et de l’interdiction absolue en Islam de causer des dommages corporels (« Pas de préjudice, ni de préjudice réciproque »), les plus grandes instances islamiques mondiales, à l’instar de l’Académie Internationale du Fiqh Islamique (dépendant de l’OCI) ou de l’université d’Al-Azhar, ont émis des décrets clairs : 

  1. Pour les hommes : La circoncision demeure une prescription prophétique légitime et obligatoire ou recommandée selon les écoles
  2. Pour les filles : Les Mutilations Génitales Féminines (MGF) / Excisions commises dans le monde sont strictement interdites (Haram) en Islam, car elles constituent une agression physique nocive, sans fondement scripturaire authentique.
  3. J’ai publié hier le texte de l’Académie Internationale du Fiqh Islamique qui demande à l’OMS un réexamen de la question dans sa conclusion.

Donc à l’étape actuelle, l’excision est interdite sous toutes ses formes.

Enfin, et c’est mon intime conviction, les juristes avaient travaillé avec les connaissances de leur temps, malheureusement, aujourd’hui nous refusons de nous assumer. Je crois que le message divin est fait pour l’homme, pour son épanouissement.

Les principes d’éthique et de la morale demeurent en tout temps et en tout lieu, mais les modalités d’application évoluent avec la science que Dieu nous donne.

Dieu est le plus savant ».

 

Achille Tiendrebeogo 

Latribunedufaso.net

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